Modifié le 03 February 2026 - 16:21
Les Voûté de Linté et de Ngila appartiennent au clan Moynye, l’un des derniers nés parmi les clans Voûté, mais aussi le plus prestigieux qui soit dans toute l’histoire de ce peuple. Ce patronyme est synonyme de l’ardeur guerrière et de la bravoure dont les membres
de ce clan allaient faire preuve. Moyn en Voûté veut dire « enfant », nyè signifie « violent ».
L’ancêtre fondateur du clan s’appelait Sômvou et habitait Kpalakti village aujourd’hui disparu qui se situait près de Matsari, à une trentaine de kilomètres au sud de Yoko. Sômvou eut un fils à qui il donna le nom de Mvinye Kpalakti. Celui-ci à son tour devait donner naissance à cinq fils, chronologiquement dans l’ordre suivant : Tangkoung, Kpourou, Nimguéa, Gueng et Vouroub. Le droit successoral Voûté voulait que l’héritier au trône soit le fils de la sœur du chef défunt, donc son neveu, ou à défaut, son frère de même mère ou frère utérin. N’ayant aucun autre prétendant pour le concurrencer, Mvinye Kpalakti prit la place de son père à la mort de ce dernier. Son règne fut consacré uniquement à affermir et étendre son autorité sur le territoire de Kpalakti légué par son père.
A sa mort la succession au trône allait faire l’objet d’une rivalité sanglante entre ses fils et les ayants droit. Selon la coutume, il était donc légitime que le trône revienne à l’un de ses neveux et non à l’un de ses cinq fils. Mais ces derniers ne l’entendaient pas de la sorte. Pendant les cérémonies funéraires qui suivent la mort du chef et au cours desquelles on procède à la désignation du successeur, l’un des neveux du défunt dont la tradition n’a pas retenu le nom, fut proclamé chef. Les cinq frères irrités firent tumulte et l’un d’entre eux, Nimguéa, porta un coup de lance au nouveau chef qu’il tua net.
Mais la coutume était la plus forte, et l’on procéda sans plus tarder à la désignation d’un autre chef en la personne du frère du neveu qui venait d’être tué. Aussitôt en place, le nouveau chef fit chasser ses cinq cousins de Kpalakti.
Ils se dirigèrent vers l’est et allèrent s’installer dans la famille maternelle de Nimguéa et de Gueng dans la chefferie de Guère à une centaine de kilomètres de là. Ils ne tardèrent pas à se faire remarquer sur les champs de bataille par leur courage et leur ardeur guerrière.
Aussi n’est-il pas étonnant qu’ils gagnèrent l’estime et l’admiration de tous. De cette ferveur générale devait naître une nouvelle série de discordes. Au premier rang de leurs admirateurs se trouvait l’une des femmes du chef de Guère nommée Yavouti. Elle en arriva à tomber amoureuse de l’un d’entre eux, le belliqueux Nimguéa. Epris de sa femme, le chef de Guéré ne s’en formalisa pas ; au contraire, à la demande de celle-ci, il ira jusqu’à accorder des faveurs exceptionnelles aux cinq frères. Et pourtant ce chef était surnommé « la panthère de fer », Yamtoungbi, car c’était un terrible guerrier qui, au combat, arrachait leurs armes des mains de ses adversaires comme une panthère arrache
sa proie d’un coup de sa patte griffue.
Un jour, le notable chargé de l’entretien du village mobilisa tous les habitants pour procéder à la réfection annuelle du village de Guéré. Tout le monde se rendit en brousse pour couper le bois et les palmes nécessaires à ces travaux. L’ordre fut exécuté par tous les villageois y compris quatre princes de Kpalakti, à l’exception de Vouroub le cadet. Alors que ses frères travaillaient encore en brousse, le notable vint trouver Vouroub et le contraignit à participer aux travaux collectifs. A leur retour les quatre autres frères apprenant ce qui s’était passé, entrèrent dans une grande colère. Nimguéa, l’impétueux, porta la main sur le notable. C’était un crime qui devait être sanctionné par l’exclusion. Mais sur l’intervention de la reine Yavouti, Nimguéa fut encore une fois épargné.
Mais la bravoure à la guerre des cinq fils de Kpalakti suffisait à effacer toutes ces discordes. Et bientôt même, sur l’insistance de la reine Yavouti, le chef de Guéré finit par leur confier les fétiches de la guerre, le ndoung. Ce qui signifiait aux yeux de tous qu’ils avaient désormais le pouvoir de conduire la guerre et de commander à toutes les troupes de Guéré. Une pareille marque de confiance, obtenue, il est vrai, grâce à la reine, ne pouvait demeurer sans contrepartie. Aussi Yamtoungbi exigea-t-il des nouveaux chefs des troupes une importante livraison de captifs de guerre. Ceux-ci s’engagèrent à livrer le contingent d’esclaves demandé, du moins firent-ils semblant de s’engager à le faire.
Car les fils de Mvinye Kpalakti n’avaient aucunement l’intention de perdre davantage leur temps. Avec la complicité de la reine, ils étaient parvenus à leurs fins : entrer en possession des fétiches de guerre de la chefferie de Guéré, du ndoung qui leur assurerait désormais l’efficacité suprême dans la guerre et leur permettrait de mener à bonne fin leurs ambitieux projets de conquêtes. Ils firent semblant d’aller à la chasse aux esclaves et revinrent au village en pleine nuit chercher leur frère cadet et quitter définitivement le pays de Guéré.
Ils se dirigèrent vers leur pays natal, Kpalakti. Parvenu à un jour de marche du village, ils dépêchèrent un messager annoncer à leur cousin, le chef de Kpalakti, leur intention de revenir habiter la chefferie.
Averti par l’expérience des ambitions que nourrissaient les cinq princes, le chef leur refusa l’accès de son village. Ils furent accueillis par Mvetimbi, chef du territoire voisin de Matsari. A cette époque le village de Matsari était construit sur le sommet proche du rocher de même nom. Les cinq frères demeurèrent donc à Matsari, mais pas pour longtemps, car leur farouche caractère devait encore une fois entraîner leur départ. En bons chasseurs, les princes de Kpalakti entretenaient chacun une meute de chiens. Un jour l’un des chiens appartenant à Kpourou, le second des cinq, s’accouplait avec une chienne du village lorsque Kpourou survint et abattit la chienne d’un coup de lance, parce quelle était coupable à ses yeux d’avoir souillé la pureté d’un animal princier.
Le chef de Matsari l’apprit et donna aussitôt l’ordre aux cinq frères d’avoir à quitter les lieux. Mais par mesure de clémence, il leur accorda l’autorisation de s’installer au pied de la montagne. Informé de cette mesure, le chef de Kpalakti envoya dire à son homologue de Matsari de se méfier de ces princes qui finiraient par le déposséder un jour de sa chefferie. C’est pourquoi celui-ci leur enjoignit finalement de sortir hors de ses frontières.
Ils allèrent s’installer à Fouy où commandait l’un des parents maternels de Vouroub. Mais cette chefferie était trop voisine de Kpalakti et de Matsari, dont les chefs, toujours méfiants envers les cinq princes trop entreprenants, s’ingénieront à les calomnier auprès du chef de Fouy et à obtenir leur expulsion.
A partir de ce moment, les cinq princes de Kpalakti, sortis du pays de leurs parents, décidèrent de mettre leurs plans à exécution : nouer de nombreuses alliances avec les chefs locaux, avec les chefs de famille, se constituer petit à petit une troupe de guerriers endurcis et grâce à cette force se tailler un territoire où ils commanderaient à leur tour. En quittant Fouy, ils commencèrent par séjourner chez Mvougong chef de Ndja avec lequel ils nouent les premières alliances.
De Ndja ils se dirigent sur Mberngang dont le chef s’appelait Mvo. Très vite ils devinrent populaires dans cette chefferie. En dehors de la guerre, la chasse était leur passe-temps favori. Excellents chasseurs, ils distribuaient de la viande en abondance au chef et aux habitants
de Mberngang. En contrepartie ils obtinrent du chef de la main-d’œuvre pour cultiver leurs champs. Eux ne se consacraient donc qu’à la guerre et à la chasse, s’attirant des allies en distribuant avec largesse le butin de la guerre et le gibier de la chasse. Un jour deux villages dépendant de Mvo se disputèrent pour une question de femmes. Ils vinrent se plaindre auprès du chef et demander son intervention. Ce dernier refusa d'intervenir. Les plaignants se tournèrent alors vers les cinq princes et leur demandèrent de trancher l’affaire. Sans hésitation ils se levèrent et vinrent aider l’un des villages à écraser l’autre. Irrité par cette conduite, le chef de Mberngang fit appel à ses alliés pour l’aider à expulser ces indésirables. Informés par l’une des femmes du chef de l’intention secrète de celui-ci, les cinq attaquèrent les premiers, tuèrent Mvo et se rendirent maîtres des lieux. Cette victoire inaugure une série d’autres victoires dont le couronnement sera la constitution des deux grands royaumes Voûté de Linté et de Ngila.
Les cinq frères avaient fait de Mberngang le quartier général à partir duquel ils allaient progressivement élargir leurs frontières. Un jour deux hommes venus de Kinndi, leur apprirent qu’une vaste et riche contrée se trouvait dans la direction, de Waa. Comblés de ce cadeaux, ces deux hommes reçurent le surnom de Toangouté et Toangrand et s’en retournèrent chez eux. Le moment venu, les cinq princes attaquèrent Waa et soumirent ses habitants. Il en fut de même de la région de Dii, où ils battirent les habitants appelés Noudong ; c’est cette localité qui devait donner naissance à Linté. Ce fut ensuite le tour de Ngah, puissante chefferie dont le territoire s’étend au pied de la chaîne du Ndommé qui sépare le pays Voûté du pays Tikar. Ngah leur offrit une forte résistance. Ce n’est qu’à la troisième reprise et moyennant la trahison du frère de Ngah, Gbalane, que la place fut réduite.
Habités par une irrésistible soif de conquêtes les cinq fils de Kpalakti eurent bientôt fait de se trouver à la tête d’un vaste territoire, d’une armée aux effectifs importants et d’une grande richesse. Sagement ils décidèrent de procéder au partage de ces biens et de leurs conquêtes ;
Source
Abbia n°16 (1967) features the article "Pour une histoire du Cameroun central: les traditions historiques des Vouté ou 'Babouté'" by Eldridge Mohammadou, focusing on the oral histories and traditions of the Vouté (also called Babouté) people in central Cameroon.
Revue Culturelle Abbia
Abbia : Cameroon Cultural Review (ou Revue Culturelle Camerounaise) a été publiée de 1963 à 1982 à Yaoundé, sous le patronage du ministère des Arts et de la Culture. Elle couvre des thèmes comme l'histoire camerounaise, les associations culturelles, l'éducation et les sources historiques, avec des articles bilingues en français et en anglais. Des numéros numérisés sont accessibles en ligne via Vestiges Journal, autorisés par le ministère (réf. 1752/L/MINAC/SG/DLL/ du 9 août 2019), pour la recherche non commerciale.