Káí Kicabli est un espace d'archive numérique retraçant les interconnexions familiales, culturelles et linguistiques du peuple Vútè du Cameroun et sa diaspora. Cette initiative est mise en place dans un but de recherche, d'archive et d'éducation conçu par et pour le peuple vútè aussi connu sous le nom de wute ou Babouté.
Cet espace est ouvert à toute personne, association, organisme qui souhaite collaborer afin d’en faire une véritable « bibliothèque numérique ».


Pour écrire, modifier et participer à la construction de cet espace il vous suffit de créer un compte ou nous contacter au mail vitib@proton.me. Nous privilégions des collaborations et des participations de personnes vútès, mais sommes ouvert·es à toutes personnes détentrices d'un savoir allant dans le sens de cette recherche.


Le projet Káí Kicabli, géré par l’association ii-média est une initiative culturelle camerounaise. L’objectif de ce regroupement est d’archiver numériquement des savoirs culturels, linguistiques et historiques liés à l’histoire « vuté » du Cameroun, d’Afrique et sa diaposra. Motivée par des valeurs décoloniales, cette initiative tente de s’autonomiser à travers la création de ce wiki. Cet exemple pourra s’étendre à d’autres ethnies camerounaises et ses diasporas.


Káí Kicabli est un projet porté par le groupe “íígraph. La première mission a été réalisé par l'équipe Túúŋ Taàm :


  • Yakoura Valentin, Linguiste
  • Tanga Louk Benjamin, Enseignant, Chercheur en Télécommunications
  • Ngouté Ndjiki, Anthropologue
  • Hervé Mbakong, Agent de liaison
  • Georges Mbaah, Graphiste, Maquettiste-Infographiste, UX designer, vidéaste
  • Mbaah Laurent Simba, Graphiste, curateur, directeur artistique et artiste
  • SM Félix Melem, Chef du village Sengbé ( Yoko, Cameroun )


Ce projet se poursuit par les efforts des Membres du groupe ii-graph


  • Tanga Louk Benjamin, Enseignant, Chercheur en Télécommunications ( ii-graph )
  • Georges Mbaah, Graphiste, Maquettiste-Infographiste, UX designer, vidéaste ( ii-graph )
  • Mana Sadou Joiquime dit Kim Sadou : Artiste, chercheuse et Ambassadrice du projet ( ii-graph )
  • SM Félix Melem, Chef du village Sengbé ( Yoko, Cameroun )
  • Mbaah Laurent Simba, Graphiste, curateur, directeur artistique et artiste ( Partenaire )


Webdesign et coding : Mbaah Laurent Simba

Index

Nombre de pages : 342


Vuté : les traditions historiques des Vouté ou « Babouté »


  • Histoire

Modifié le 17 January 2026 - 11:22

Nous nous proposons, dans une série d’études, de faire le point de nos connaissances sur les traditions historiques du Cameroun central. Cette zone culturelle a été délaissée par les chercheurs au profit des autres régions du Cameroun, et ceci par suite d’un- concours tances défavorables, au premier rang desquelles il faut l’isolement physique de cette partie de notre pays.


Par Cameroun central nous entendons cette vaste zone qui unit les trois entités culturelles du Nord-Cameroun, du Sud-Cameroun et des. hauts plateaux de l’Ouest-Cameroun. Sur le plan géographique, le Cameroun central peut se définir par les limites naturelles suivantes : le Mbam à l’ouest; le Djérem à l’est, prolongé par la Sanaga au sud jusqu’à son confluent avec le Mbam ; vers le nord ces limites sont plus imprécises, mais pourraient se fixer sur le 7° de latitude nord placé au-dessus de Banyo et de Tibati. Il s’agit d’un vaste polygone qui aurait pour sommets : Banyo — Foumban — Bafia — Nanga-Eboko — Bertoua — Bétaré-Oya et Tibati. Sur le plan administratif le Cameroun central engloberait donc le nord du département du Mbam ( c’est-à-dire tout l’arrondissement de Yoko, le nord des arrondissements de Bafia et de Ndikiniméki ), le sud du département de l’Adamaoua ( c’est-à-dire les arrondissements de Banyo et de Tibati ), le nord du département Bamoun ( c’est-à-dire le nord de l’arrondissement de Foumban ), le nord du département de la haute Sanaga ( c’est-à-dire le nord-ouest de l’arrondissement de Nanga-Eboko et le nord de l’arrondissement de Minta ) et le sud-ouest du département du Lom-et-Kadéi ( c’est-à-dire l’est des arrondissements de Bertoua, et Bétaré-Oya ). Sur le plan ethnique le Cameroun central recouvre les pays occupés par deux grands groupes de populations camerounaises : les Tikar à l’ouest et les Voûté ou Babouté peuples numériquement moins importants : les Mambila à l’ouest, les Konja sur la « falaise » de Banyo, les Wawa au nord-ouest ; les Bafeuk dispersés en petits ilots de Yoko à Linté, et enfin sur la rive gauche du Mbam : le Balom, Janti, Ngoro, Tsinga et Betsinga ; sur la rive droite de la Sanaga, les Mvélé et quelques Yangafouk. On n’oubliera pas non plus les Baya nouveaux venus, les Pygmées du pays Janti et Tikar, et les Foulbé et Mbororo des lamidats de Banyo et Tibatk.


Ce premier inventaire des traditions historiques du Cameroun cen­tral se base sur deux groupes de sources : les traditions orales directe­ment recueillies par nous-même ou par d’autres et les documents cons­titués par les archives coloniales françaises et quelques ouvrages con­cernant les Voûté. C’est à l’occasion de deux missions accomplies en pays Voûté ( Ngila et Yoko ) et en pays Tikar ( Bankim, Bandam, Mbonga et Ngambé ) que nous avons été en mesure de constituer un premier fonds de traditions orales. Mais il convient de mentionner ici le précieux concours que n’a cessé de nous apporter, à Yaoundé même, un jeune Voûté, M. Bello Maïgari. Il a su susciter parmi les fonctionnaires Voûté de la capitale un intérêt soutenu pour cette modeste tentative de notre part de recons­tituer l’histoire des Voûté du Cameroun, et c’est ainsi qu’il est parvenu à recueillir un certain nombre de renseignements sans lesquels cette étude, notamment les pages consacrées aux chefferies de Linté et Ngila, ne serait pas complète. Parmi ceux des Voûté ainsi contactés et dont les connaissances nous ont été fort utiles, il faut citer : MM. Gayn Vouba, Yetti Mamgouani Pierre, Voudji Nicolas, Djouty Souleymanou, Gomtsou Michel et Touh Boniface. Une place toute particulière doit être réservée à la contribution capitale apportée par les notes laissées par M. Ndong Benoît, ancien écrivain-interprète de l’administration.


Dans un document de plus de 20 pages, il a consigné en 1943, des tra­ditions sur l’origine des Voûté, la formation de leurs différentes chef­feries, les guerres qu’ils ont eues à soutenir contre les Foulbé de Tibati et la résistance qu’ils ont opposée à la conquête coloniale allemande. 

La valeur de cette source est d’autant plus inestimable que le souvenir des traditions qu’elle rapporte tend à s’estomper rapidement dans la mé­moire de quelques vieux qui restent encore.
Quant aux documents écrits de caractère officiel, ils proviennent pour la plupart des rapports de tournées administratives et médicales effectuées sous la colonisation française. Ces sources ont été consultées au Service des archives nationales de Yaoundé, dans les archives régio­nales de Garoua, départementales de Ngaoundéré et Bafia, et celles des arrondissements de Yoko, Tibati et Banyo, dans les archives du minis­tère délégué à la Présidence chargé de l’Administration territoriale fédérale ( qui ont hérité des archives de l’ex-A. P., A. ou Service des affaires politiques et administratives d’avant l’indépendance), dans les archives de l’I.R.CAM. ( Institut de recherches scientifiques du Came­roun ) à qui ont été transférées les archives de l’ancien I.F. A. N. — Cameroun. Pour ce qui est des ouvrages consacrés à l’étude des peuples du Cameroun central, il n’y en a que deux, tous’ deux écrits par des auteurs allemands : Die Wute — Lebenshaltung, Kultur und religiöse Weltanschaung eines afrikanischen Volkstammes de Johannes Sieber et Im Hochland von Mittel-Kamerun : Beitrage Zur Vôlkerkunde des Ost-Mbarnlandes en six volumes de Franz Thorbecke.


Les traditions orales ne tiendront pas dans cette première approche toute la place que nous aurions souhaité pouvoir leur conférer, car dans ce domaine notre prospection ne s’est pas effectuée de manière systé­matique. Ce travail ne constitue qu’une ébauche dont le but se veut de susciter des recherches plus complètes encore en la matière. C’est pour­quoi il portera pour une bonne partie sur les archives écrites, mais, par-delà ces documents, il ne faut pas oublier que la source fondamentale n’en demeure pas moins la tradition orale que les administrateurs ont con­signée par écrit en interrogeant les chefs et les vieux.
Les deux ouvrages allemands cités plus haut ne réservent aux tra­ditions historiques qu’une place réduite. Thorbecke nous livre sur Linté et Ngila des renseignements intéressants, mais demeure silencieux sur les autres chefferies Voûté. Quant à Sieber, il n’aborde que la période des luttes qui ont opposé Voûté et Foulbé, encore que de manière très rapide. Deux autres livres fournissent des données sur l’histoire des Voûté, ce sont ; Les populations païennes du Nord-Cameroun et de l’Adamaoua de Bertrand Lembezat et Inventaire ethnique dû Sud-Cameroun de I. Dugast. Le premier nous rapporte des légendes qui donnent aux Voûté et aux Mboum des origines communes. Le second présente un bon résumé de cette histoire, avec lequel la version que nous exposons dans cette étude s’accorde dans son ensemble. Quant à l’ Histoire du Cameroun d’Engelbert Mveng, nous avons déjà dit le peu de place qu’elle accorde à la tradition orale. Aussi pour ce qui est de l’histoire des Voûté n’y trouvons-nous pratiquement rien, excepté l’énoncé d’une hypothèse inattendue sur un rapprochement possi­ble entre les « Ba-Bouté » et les Bota, population côtière de la région de Victoria au Cameroun occidental.


Il est établi que les Voûté appartiennent au groupe soudanais et représentent l’élément d’avant-garde de ce groupe sur la bordure sep­tentrionale de la zone bantou au Cameroun. Le nom Babouté est impropre ; il doit sa vogue à l’Administration coloniale française qui l’a emprunté aux populations voisines de langue bantou et généralisé avec l’extension de l’état civil. Ce peuple se dénomme lui-même Vuté, pluriel de Mwin qui veut dire « le fils de l’homme ». Dans la présente étude nous francisons en Voûté tant pour le singulier que pour le pluriel. Les Allemands écrivent Wute, dont le pluriel serait d’après I. Dugast Wutere, ce qui n’est pas confirmé dans la langue ; il semble plutôt que ce serait le nom donné aux Voûté par les Képéré et d’autres populations de l’est. Voûté devient Bouté chez les Foulbé qui l’ont eux-mêmes emprunté aux Mboum. Chez les gens de l’ouest on parle de Babuti, Buti, Babude ou Mfute. Dans son ouvrage déjà cité, E. Mveng ne rejette pas l’hypothèse formulée par R. Mauny sur un rapprochement possible entre les Bota et les Ba-Bouté. Abordant l’étude des habitants de la côte camerounaise durant une période de notre histoire dénommée « Moyen Age » ( 500-1500 ), voici ce que l’auteur avance sur les Voûté ; « Il n’en va pas de même quand il s’agit des Bota, autre nom des Wovéa ou Bobéa actuels, habitants des régions que nous étudions. R. Mauny pense qu’on peut les rapprocher des BaBouté de l’intérieur du pays. »


Sans vérifier le bien-fondé de cette hypothèse, E. Mveng édifie à son tour sur cette base une hypothèse encore plus fragile ; « Quand on songe que les Ba-Bouté sont voisins des Mboum, au sud de la rivière Lom — et nous avons rencontré déjà ces Mboum au IXe siècle, lors des expéditions de Dougou 1er — on peut se demander si, à la fin du IVe siècle, le Cameroun, en gros, ne laissait déjà pas pres­sentir son visage d’aujourd’hui. » Nulle donnée, sinon un pur analogisme linguistique, ne permet un rapprochement quelconque entre Bota et Voûté. Quant à situer géographiquement les Mboum et les Voûté au sud du Lom, cela constitue une erreur, ces peuples habitant au nord de la Sanaga et du Djérem.


Le rapport annuel des protectorats allemands pour les années 1912 / 1913 donne le chiffre de 20 000 Voûté pour la circonscription administrative de Yaoundé, dont faisait partie à l’époque la subdi­vision de Yoko ; ce chiffre ne comprend donc pas les Voûté de Banyo, Tibati et ceux de l’est. Sieber donne le chiffre de 30 à 40 000 Voûté au total en 1915 ; pour 1949, I. Dugast avance le chiffre de 16121 ; en 1961, B. Lembezat donne celui de 13000. D’après la documentation réunie par sa section de géographie, l’I.R.CAM trouve le chiffre total de 12 588 Voûté pour 1963, selon la répartition administrative suivante :

  • Nguila : 526

  • Yoko : 7 148
  • Emtsé : 731
  • Ndjassi : 383
  • Ouassa Babouté : 890

  • Djoré : 824
  • Metep : 1 006
  • Mbargue : 1 080
  • Total : 12 588


    Dans ce tableau ne figurent pas les Voûté de l’Adamaoua, ni ceux de l’inspection fédérale de l’Est qui ont été inclus dans le groupe « Foulbé » dans le premier cas et dans « divers » pour le second.
    Une monographie de l’Adamaoua donne pour 1950 : 1 098 Voûté pour tout le département. Ce qui nous donnerait pour l’ensemble des Voûté un total approximatif de 14 000, chiffre certainement en dessous du nombre réel des Voûté du Cameroun.
    I. Dugast indique que la zone de peuplement des Voûté couvre une superficie de 23 200 km2, alors que B. Lembezat 16 17 donne 80 000 km2 au moment de la plus grande expansion des Voûté, c’est-à-dire à la fin du XIXe siècle, juste avant la conquête allemande, chiffre certainement emprunté à J. Sieber. Ce vaste pays est essentielle­ment un pays de la grande savane, coupée de grandes galeries fores­tières dans sa partie sud et dominée par les pâturages des hauts pla­teaux dans sa partie nord. Géographiquement c’est la zone de transi­tion entre la zone équatoriale au sud et la zone soudanienne au nord.
    Coupé au nord, dans sa largeur, par la « falaise » de l’Adamaoua qui court des monts Mambila à l’ouest pour se terminer dans la région de Tibati, le pays Voûté est traversé plus au sud par des massifs de moindre altitude, dont la Ndommé qui, au départ de Yoko, barre tout le pays en direction de l’ouest. Délimité, comme nous l’avons déjà indiqué, par les cours d’eau aussi importants que la Sanaga-Djérem et le Mbam, ce territoire : est traversé par une seule rivière de taille : le Ndjim.


    
Nous disposons pour ce qui concerne les traditions d’origine des Voûté de deux sources d’inégale importance. L’une est une version légendaire recueillie chez les Mboum par Bru et qui voudrait que les Voûté aient une origine commune avec d’autres peuples de l’Adamaoua, notamment les Mboum. La seconde source, de loin la plus intéressante, revêt un caractère historique plus certain et fait venir les Voûté du Bornou ; elle est due à Ndong Benoît.

Origines légendaires

Les Voûté sont mentionnés par les Mboum parmi les peuples séparés d’une souche commune lors d’une dispersion qui se serait déroulée au cœur du plateau central de l’Adamaoua. Deux versions de cette légende nous sont parvenues. La première a été recueil­lie par l’administrateur français Bru : « Les premiers Mboum tombèrent du ciel. Quand ils arrivèrent sur la terre, un premier occupant ne voulut pas les accueillir. Ils lui expliquèrent qu’ils venaient du ciel et qu’ils allaient y remonter, qu’il fallait leur donner le temps. Au sommet d’une montagne, ils se mirent à construire une échelle qui devait rejoindre le ciel. Mais elle devait être si haute et sa construction demanda tellement de temps que les termites en mangèrent la. base. Elle s’écroula avec tous les hommes qui grimpaient,-tout en la cons­truisant, pour regagner le ciel. Dans l’écroulement, ils se dispersèrent en tribus diverses de langue et de mœurs différentes : « Boutés, Tikars, etc »


Une seconde légende prend l’aspect d’un mythe, celui qui raconte le déluge, mais rejoint la première, puisqu’elle situe l’arrivée des pre­miers hommes sur la montagne de Ngaoundéré. Elle a été racontée par un vieux Voûté à Sieber. « Il y a longtemps certaines tribus n’obéis­saient plus à Dieu. Il réunit alors ceux dont le cœur était avec lui et leur dit de construire une grande caisse. Un père et son fils se mirent au travail et fabriquèrent une très grande caisse. Quand tout fut prêt, le père entra dans la caisse, avec son fils et la femme de celui-ci. Ils chargèrent aussi une grande quantité de bois pour faire du feu, ainsi que des provisions de fruits, de tubercules, et firent entrer aussi des oiseaux et beaucoup d’autres animaux. Ceci fait. Dieu envoya une grosse pluie. Vingt-quatre lunes durant il ne cessa de pleuvoir et bientôt les hommes furent noyés dans les flots. Dieu envoya alors un oiseau pour voir si tous les habitants de la terre étaient morts. L’oiseau revint et dit à Dieu : « Tous les habitants de ta terre sont bien morts ! Alors il cessa de pleuvoir. Les trois habitants de la grosse caisse s’en aperçurent et sortirent de la caisse. Ceci se passait sur la montagne de Ngaoundéré. Ils se construisirent des habitations et aménagèrent des champs de maïs. Ils donnèrent bientôt une nombreuse descendance qui peupla tout le pays. »


Les Voûté auraient-ils la même origine que les Mboum ? La réponse à cette question présente un intérêt certain pour l’histoire des Voûté dans la mesure où elle contribuerait à situer l’origine même des Mboum, et par suite celle des Voûté. Nous ne savons pas si les Voûté consi­dèrent les Mboum comme des frères d’origine, nous n’avons pas recueilli de tradition dans ce sens. En dehors des mythes rapportés plus haut il existe chez les Mboum des traditions d’origine de caractère plus his­torique, dont le recoupement avec d’autres traditions recueillies en des endroits différents nous permettrait peut-être de cerner de plus près la vérité.

Origines historiques

D’après leurs récits, les Mboum, contraire­ment à ce que laisserait supporter le mythe rapporté plus haut, ne seraient pas autochtones.


Leur migration se serait déroulée dans le même sens que celle des Foulbé, c’est-à-dire dans une direction nord-ouest — sud- est. D’après Bru, « il est même à présumer que les Mboum, s’ils racon­tent bien leur tradition, seraient d’origine nilotique et qu’ils auraient été, dans un temps très ancien, sujets des Pharaons. Dans leur tradi­tion, on trouve des réminiscences qui se rapportent à l’ancien Testament et, en particulier, à la fuite en Egypte ».


D’autres auteurs rapportent des versions concordantes. Frobenius, se basant certainement sur les archives' coloniales allemandes, nous dit que « les représentants actuels des Mboum affirment être originaires du Nil. Ces Mboum auraient gagné le Bornou et le Nigeria, puis la Bénoue, où ils auraient fondé un village près de Poli. Remontant Le Faro, quelques-uns d’entre eux parvinrent jusqu’à l’actuelle région de Ngaounderé ». L’africaniste allemand poursuit en indiquant, d’après ces mêmes traditions, en quel endroit et selon quelle répartition se serait effectuée la dispersion des diverses branches de ce peuple. « La grande pénétration Mboum remonte à 350 ans environ. A la mort du chef Mboum de Poli, quatre de ses fils décidèrent de suivre l’exemple de ceux qui étaient déjà partis et ils remontèrent le Faro. Deux d’entre eux s’installèrent à Ngaoundéré ; le Bellaka Nganha et le Bellaka Mberé. Leur collaboration ne dura pas, et bientôt le Bellaka Nganha alla s’installer à Bankim. La tradition en fait le fondateur des Tikar. Enfin, une nouvelle et plus récente migration Mboum aurait conduit sur le plateau une dernière famille commandée par Gang Katil et qui se dit originaire des confins tchadiens. »


H. R. Palmer signale à son tour que : « La tradition généralement admise au Bornou et au Katsina rapportent que tout à fait au début de l’ère chrétienne le centre du Nigeria était peuplé de tribus du nom de Mbum, Mbutu, Mbafum. » L’auteur poursuit plus loin à propos de l’origine des Mboum : « Les Mboum se trouvaient localisés dans le Bornou, bien au nord de la Bénoué et ne devaient gagner leur habitat actuel qu’après l’apogée du Kwararafa (vers 1650). Confirmant ces données, Palmer rapporte encore : « D’après les traditions de Ngalaga et Ngasar de Gujba ( Kanem ? ), les premiers habitants du Gongola étaient les Mboum, qui devaient être conquis par les tribus Kwona du Kwararafa. »


Nous avons recueilli nous-mêmes à Rey Bouba une tradition qui voudrait qu’un certain nombre d’ethnies qui peuplent les plaines de la Haute-Bénoué et de la Vina soient originaires du Bomou : les Laka, une partie des Sara, les Duru et les Mboum. D’après cette tradition, ces peuples auraient atteint le pied du plateau central de l’Adamaoua à une époque où la capitale du Bomou n’était pas encore installée à Ngazargamu.


Il résulte de tous ces renseignements qu’une tradition constante confirme que les Mboum et d’autres populations voisines sont venus du Bornou. Mais aucune de celles que nous connaissons ne mentionne les Voûté parmi celles-ci. Cependant, nous l’avons vu, il subsiste chez les Mboum le souvenir d’une identité d’origine avec les Voûté, rémi­niscence qui a, au cours des âges, revêtu l’aspect d’un mythe. Or nous disposons d’une tradition Voûté qui confirme partiellement la tradition Mboum, mais sur le point le plus important : d’après cette tradition, les Voûté seraient eux aussi originaires du Bornou. La voici telle que nous l’a livrée Ndong Benoît.

Les Voûté seraient venus du Bornou

« Dans le lointain empire du Bornou, un jour les serviteurs du roi découvrirent au bord d’un lac, en pleine brousse, une femme d’une beauté exceptionnelle. Elle fut capturée et conduite auprès du souverain qui la contraignit de devenir sa femme, car elle n’en voulait pas. Au bout de sept jours, alors que le roi faisait ses ablutions pour la prière, on vint l’avertir de l’évasion de sa nouvelle femme. Il fit aussitôt battre les tambours d’appel et convoqua tous les guerriers à cheval de sa capitale. Lorsqu’ils furent rassemblés sur la place du palais, le roi du Bornou les haranga en ces termes : « Guerriers, je vous ai fait appeler pour vous annoncer la fuite de ma femme, mon épouse préférée. Lancez-vous de toute la vigueur de vos coursiers à sa poursuite ! Cherchez-la au nord, cherchez-la au sud, cherchez-la à l’est, cherchez-la à l’ouest ! Retrouvez- moi ma femme ! Celui qui me la ramènera sera récompensé au-delà de toute imagination. Mais, je vous avertis, malheur à celui d’entre vous qui osera remettre les pieds dans cet Empire sans avoir retrouvé ma femme ! Allez ! »


« Les cavaliers s’organisèrent et se repartirent dans les quatre directions indiquées. Parmi ceux qui se dirigèrent vers le Sud, deux groupes se formèrent qui partirent séparément à quelques jours d’inter­valle. Des journées durant ils cherchèrent la reine en fuite et ils poussèrent leur marche très loin, bien plus loin que les frontières de l’Empire. Mais pour les uns comme pour les autres, la reine demeura introuvable. Avertis de la punition qui les attendait s’ils revenaient sans la reine, les cavaliers du Bornou décidèrent de poursuivre leur chemin, un peu à l’aventure, mais attirés également par la richesse des contrées parcourues.



« Le premier groupe de cavaliers atteignit la Benoué qu’il traversa et vint camper au Nord d’un affluent de ce fleuve, le Faro. Ils décidèrent de se fixer en cet endroit, et bientôt un certain nombre d’entre eux gagna le massif montagneux voisin qu’ils denommèrent « Allantikam ». Ils se dirent que seul Dieu pourrait les atteindre sur ces hauteaurs ( Allah = Dieu, Ntikam est l’infinitif du verbe arrêter, en Kanouri ). Ce premier groupe devait donner naissance à la tribu des Koma, nom qui voudrait dire en kanouri « les perdus ».



«  Quand au second groupe de cavaliers, celui qui devait donner naissance aux vouté, d’humeur particulièrement belliqueuse, au lieu de se fixer avec les premiers arrivés, il les dépassa et entreprit de guerroyer les habitants de ces contrées. Enhardis par leur succès, les ancêtres des vouté poussèrent toujours plus vers le Sud. Mais l’attrait du butin n’était pas le seul ressort de cette expédition lointaine. Ces rudes guerriers avaient entendu parler d’un « fleuve infini, dont les eaux sont couleur de cendre », et c’est sur les rives de cet immense cours d’eau qu’ils avaient décidé d’aller s’établir.
« Ils parcoururent ainsi toutes les montagnes de l’Adamaoua, jusque dans la région de Banyo et de Tibati qu’ils ont fondés et peuplés. D’autres guerriers quittèrent ces premières chefferies vouté et s’avancèrent au pied de la montagne, toujours vers le Sud et toujours à la recherche du « fleuve infini » de leurs pères. des éléménts s’en détachèrent et fondèrent les chefferies situées dans l’actuel subdivision de Yoko. D’autres allèrent plus loin et sont devenus les ancêtres et fondateurs des chefferies de Nyô, Linté et Ngrang ».
Les Voûté soutiennent donc à travers leurs traditions qu’ils sont effectivement originaires du Bornou. La version que nous venons de reproduire a le mérite de nous donner des points de repère et des indices susceptibles de vérification et de recoupements. Elle nous parle des Koma comme constituant la première vague de la migration qui les conduisit du Bornou à l’Adamaoua. Qu’en est-il des traditions Koma à ce sujet ? Car il existe effectivement une ethnie appelée Koma qui habite la portion occidentale du massif dénommée Alantika, chaîne de montagne qui sépare le Cameroun du Nigeria au sud-ouest de Garoua. Voici la tradition que rapporte L. Salasc à ce sujet.


« Les Komas seraient venus du Bornou, d’après la tradition, au moment de la conquête de leur pays par les Kanembous. Ils s’appelaient « Magoumi » et leur capitale était Gsergoumo ( on sait que les Kanembou firent de Kwa-Kwa le centre politique du Bornou.) Chassés par les Kanembou, ces Magoumi gagnèrent les montagnes où se trouvaient déjà les Tchamba. Iis donnèrent au massif qui les abritait le nom de « Alantika » ( Allah, tikam, ce qui signifie en dialecte Kanuri : « seul Allah peut nous atteindre ».) D’après d’autres informateurs, les Koma seraient une fraction des Bata, qui s’établit sur les sommets à l’arrivée
des Foulbé. Il est vrai que le mot koma signifie fugitifs en dialecte Bata, et que les Koma ont de nombreuses coutumes qui rappellent celle des Bata ... Il semble donc que les Bata et les Koma ont une même source ; mais ils n’appartiennent pas à la même tribu. Cela est si vrai que les Foulbé appellent les Bata : Gobirjo, pluriel, Gobir’en = gens du Gobir ; et les Koma : Kolejo, pluriel, Kole’en = gens du Bornou. D’autre part, si on place les luttes des Kanembou avec les Sôs vers le Xe siècle et la création du Bornou, en tant qu’empire, vers le XVe siècle, on supposera avec quelque raison que le départ des Magoumi nommés Koma s’est produit au plus tard au XVIe siècle ; de plus, si les traditions orales sont sûres et s’il est vrai que les Koma rencontrèrent sur les monts qu’ils appelèrent Alantika, des Tchamba baguirmiens, on placera l’arrivée des derniers un peu avant l’arrivée des Koma, et on concluera que les Koma ont précédé les Bata dont l’exode fut beaucoup plus tardif. »

Plusieurs données de la tradition recueillie par L. Salasc sont con­firmées par d’autres auteurs. H. R. Palmer confirme effectivement que les Magumi sont les premiers habitants du Kanem dont une branche aurait émigré dans la grande vague Kanembou vers le Bornou. Nous ne savons pas si le nom Koma doit être rapproché de Kona ou Kwona, appellation donnée aux Jukun voisins des Koma par les Kanouri. Toujours est-il que le même Palmer rapporte que les Jukun étaient apparentés aux Magumi dès avant leur migration du Bornou à leur habitat actuel, point qui permettrait un rapprochement possible entre les Kona et les Koma.


Quelle conclusion tirer de toutes ces données sur l’origine des Voûté ? Il ne nous appartient pas de trancher cette question. Mais il nous suffira de constater que toutes les indications recueillies tendent à confirmer effectivement que les Voûté seraient originaires du Bornou, du moins d’une région située au sud-ouest du lac Tchad, et que leur migration vers l’Adamaoua se placerait au cours du XVIe siècle, mou­vement de populations qui aurait entraîné d’autres ethnies installées actuellement dans cette partie du Cameroun. Il faut noter, par ailleurs, que les études linguistiques comparatives portant sur l’ensemble des langues parlées par ces peuples n’ont pas encore été effectuées, qui nous permettraient de disposer d’éléments importants d’appréciation.


Source
Abbia n°16 (1967) features the article "Pour une histoire du Cameroun central: les traditions historiques des Vouté ou 'Babouté'" by Eldridge Mohammadou, focusing on the oral histories and traditions of the Vouté (also called Babouté) people in central Cameroon.

Revue Culturelle Abbia
Abbia : Cameroon Cultural Review (ou Revue Culturelle Camerounaise) a été publiée de 1963 à 1982 à Yaoundé, sous le patronage du ministère des Arts et de la Culture. Elle couvre des thèmes comme l'histoire camerounaise, les associations culturelles, l'éducation et les sources historiques, avec des articles bilingues en français et en anglais. Des numéros numérisés sont accessibles en ligne via Vestiges Journal, autorisés par le ministère (réf. 1752/L/MINAC/SG/DLL/ du 9 août 2019), pour la recherche non commerciale.